Combien de santé ou quelle médecine peut-on sacrifier à la santé ?

Dans son récent éditorial du BMS, Jürg Schlup, président de la FMH, me semble vouloir croire que beaucoup de monde, et surtout ceux qui ne consultent pas, vont mal pendant le confinement du Covid 19.

D’autre part, dans le même numéro, Eberhard Wolf souligne que « le coronavirus a entraîné une poussée inouïe de médicalisation », mais d’une manière passablement aberrante alors que « se protéger de l’infection était soudain devenu le seul argument légitime, rendant impossible toute objectivité ». Il nous rappelle que « la vie ne se résume pas à se protéger contre une infection », que la santé est dans la vie et non pas la vie toute entière, même si elle est en lien avec toute la vie et qu’ « il est nécessaire de débattre sans ambage de la valeur de la santé au sein de notre existence »…ou de redéfinir ce que nous comprenons par santé.

La définition de la santé questionne de manière plus insistante du fait que la période COVID a totalement changé les consultations en particulier aux urgences. Alors que l’attention au SARS-Cov2 prend la place prépondérante, tout le reste n’est que peau de chagrin. Non seulement la « bobologie » (cette enveloppe molle de la médecine générale qui protège le noyau dur de la médecine technique) qui est trop souvent accaparée par les prétendues urgences mais, parmi ces troubles, les douleurs thoraciques disparaissent. Les infarctus semblent diminuer dans les mêmes proportions de même que les AVC. Les accidents et les troubles anxieux se dissolvent (grâce aux directives) pour peut être faire place à la dépression (secondaire aux privations de libertés).

Ne serait-ce qu’un glissement de l’attention vers l’incertitude naturelle de la vie qui changerait toute la donne et amènerait dans une certaine mesure (qu’on pourrait croire paradoxale) une plus grande sérénité que quand le système (de soins) laisse planer l’illusion du contrôle et de l’explication de toutes les maladies, laisse miroiter une sorte d’immortalité…source de désillusion dramatique surtout quand on a perdu tout lien, tout sens, toute attention pour notre éternité (les peurs et les espoirs noétiques), sacrifiée au souci pour notre avenir (les peurs et les espoirs prospectifs). Les gens ont pu se sentir reconnectés avec le désir de sauvegarder la terre qui nous (sup)porte et le ciel qui nous éclaire maintenant mieux, et, en ne consultant pas immédiatement, ils ont pu se rendre compte que la guérison venait naturellement, automatiquement !

N’oublions pas non plus que le fait de ne pas travailler, de ne plus être soumis à toutes sortes d’échéances souvent dérisoires diminue notablement le stress et surtout le besoin de justification d’une possible incompétence, justification que la maladie apporte de manière honorable, légitime. Dans de tels cas qui sont fréquents, il faut se garder de « guérir », sous peine de voir surgir une blessure d’amour propre bien plus délétère que la maladie « choisie » par la personne en détresse. Et j’oublie toutes les personnes qui se sentent vides quand elles n’ont pas de mots pour parler de leurs maux !

En tout cas, en dehors de toute mystique, il me paraît hautement important d’étudier la « disparition » de toutes ces maladies, plutôt que de se contenter de chercher à saisir un virus qui nous file entre les doigts et de prétendre que les gens ont eu peur de consulter alors que beaucoup se sont tout simplement sentis mieux ! Ne serait-ce pas le résultat d’une plus grande attention au prochain tout à coup plus distant. Et que penser de l’atténuation concomitante du nombrilisme individualiste et consumériste en d’autre temps renforcé par cette médecine essentiellement attentive aux facteurs de risques inquiétants plutôt qu’aux ressources, aux facteurs salutaires propres à chaque personne. En fait, jusqu’au Covid, c’est comme si la médecine devait lubrifier les rouages du système et que, ce faisant, elle met de l’huile sur le feu…des maladies silencieuses ! Tout cela devient évidemment inutile quand ledit système est à l’arrêt ou simplement ralenti.

En revenant aux critères EAE (efficacité-adéquation-économicité), ne devrait-on pas trouver ici de quoi les satisfaire puisque moins de soins équivaut souvent à une meilleure santé, peut-être seulement provisoire, mais pour un nombre considérable de personnes ! Jürg Schlup nous dit que les mesures prises doivent être pondérées à l’aune de leur efficacité et de leurs effets secondaires. Mais que penser lorsque ces derniers sont en bonne partie favorables ?

En rédigeant, je tombe sur les Feuillets d’Hypnos de René Char, publiés en 1944. Ce texte me semble bien faire écho à cette période particulière que nous vivons, surtout si on pense aussi aux différentes controverses qui empêchent de penser (comme celles qui gravitent autour de Surgisphere, de la chloroquine ou des antihypertenseurs). J’en cite un extrait : « Franchise de courte durée ! Au combat des aigles succède le combat des pieuvres. Le génie de l’homme, qui pense avoir découvert les vérités formelles, accommode les vérités qui tuent en vérités qui autorisent à tuer. Parade des grands inspirés à rebours sur le front de l’univers cuirassé et pantelant ! Cependant que les névroses collectives s’accusent dans l’œil des mythes et des symboles, l’homme psychique met la vie au supplice sans qu’il paraisse lui en coûter le moindre remords. La fleur tracée, la fleur hideuse, tourne ses pétales noirs dans la chair folle du soleil. Où êtes-vous source ? Où êtes-vous remède ? Économie vas-tu enfin changer ? »    

Au lieu de se demander combien de santé sacrifier, ne faudrait-il pas se dire à quelle médecine serait-il bon de renoncer pour plus de santé ?

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